Journal de bord
Volume 1 no. 4 - Septembre 1999

Daniel Patry

De Saint-Antoine à Québec

Samedi 25 septembre, par une belle journée d'automne qui ressemble plus à l'été avec tout ce réchauffement, j'entreprends une excursion de kayak de mer en direction de Québec. Cette fois, je passe par la rive Nord pour observer les oiseaux, car à Saint-Augustin on peut y faire de belles observations. Départ vers 9 h, il fait beau, le soleil brille et le vent est pratiquement nul. Lynda et Guillaume viennent me reconduire sur la plage et après les bisous d'usage je pars seul sans bruit à la dérive sur le Saint-Laurent.

À peine ai-je parcouru quelques centaines de mètres qu'une lumière suspecte attire mon attention. C'est un autre kayak, tout jaune, comme le mien, qui entreprend la traversée du fleuve, mais dans le sens inverse de moi, de Neuville à Saint-Antoine; du moins c'est ce que je peux imaginer à suivre la ligne qu'il s'est donné. Il est trop éloigné de moi pour que je puisse faire un croche pour lui parler. La marée baisse et elle m'emporte rapidement vers l'Est. Je me demande qui cela peut être ? Un autre maniaque de kayak qui a décidé de profiter de cette belle journée pour prendre l'air.

Je me trace une ligne imaginaire en prenant un silo comme repaire sur la rive Nord. Selon la carte marine c'est le secteur appelé " îlets Dombourg " qui sera ma première destination. Cette portion de la rive est peu habitée mais un peu plus bas il y a des chalets et quelques personnes prennent leur café sur la galerie qui domine le fleuve et me saluent au passage. Belle journée pour faire du kayak me crie une dame ! Effectivement que je lui réponds, beau temps pour flâner, c'est ce qu'elle était en train de faire.

Une volée d'oies blanches, ma première de la saison, fend le ciel bleu en direction de Québec, comme pour me montrer le chemin à suivre. Plus loin un gros banc de " black duck " (c'est comme cela qu'on appelait les canards noirs dans le club de Jeunes Explos durant nos excursions) se prélassent au soleil au centre du fleuve, à l'abri des chasseurs qui ont commencé ce matin leur tintamarre. Boum, boum, boum, trois coups pour nous rappeler que la chasse est commencée et que l'été est terminé et que bientôt il faudra racler les feuilles mortes et chausser nos pneus d'hiver.

Un superbe grèbe jougris se tient là seul au milieu du fleuve, comme moi. Il n'est pas peureux et me regarde passer. Je ne sais pas s'il a changé de nom lui ! la nouvelle liste d'oiseaux me fait grincer à chaque fois que je la consulte et lorsque je vois qu'on a changé le nom du mainate pour le quiscale, l'aigle à tête blanche par le pygargue, les fauvettes par des parulines, etc… . Bouof ! Il y en a pour qui cela doit être important, mais pour moi un mainate restera toujours un mainate qui vient c…. dans ma piscine.

C'est incroyable comme cela peut être tranquille au beau milieu du fleuve, pas un son, rien qui bouge, un léger bruissement du vent et le son de l'eau qui coule sous la pagaie. De temps en temps, j'entends un bruit de l'autoroute 40 ou un avion qui vient de décoller de l'Ancienne Lorette, mais à part cela les autres bruits viennent de la nature.

Et en parlant de bruit de la nature, une volée d'outardes (Bernache du Canada selon la liste) s'approchent de moi à ras de l'eau et elles ne semblent pas me voir. J'arrête de bouger, dépose ma pagaie sur la jupette et j'attends leur arrivée. Ouf ! Le bruit du vent dans leurs ailes me montre à quel point ces magnifiques oiseaux sont puissants. J'aperçois leurs yeux et les becs très clairement, sans mes jumelles, c'est super ! J'apprécie énormément faire ce genre d'observation en kayak, jamais auparavant je n'avais pu voir les oiseaux d'aussi près et pu sentir leur vol.

Une volée de passée et je continue ma route vers Québec. J'ai bien hâte de passer sous les ponts. Là ça brasse en svp., l'année dernière j'ai fait ma première expérience sous le pont et j'ai compris ce que mon père voulait dire quand il me disait qu'il y avait du courant dans le Fleuve. Lorsqu'il était jeune il a eu la chance d'avoir quelqu'un qui l'amenait en bateau à Lauzon, près du chantier maritime Davie. Ils ramassaient des pitounes (celles qui flottent !) à proximité des quais et ils savaient qu'ils n'avaient qu'une chance pour l'attraper lorsqu'elle passait à proximité d'eux après, le courant les emportait au loin.

Déjà le haut-fond de Saint-Augustin et j'aperçois l'île à Gagnon. Dans nos sorties d'ornitho au collégial nous allions souvent dans ce coin. On se faisait reconduire par un des parents et on passait la journée sur le bord de l'eau à observer les canards et les oiseaux de proie. On aimais-tu ça passer nos journées sur le bord de l'eau, les jumelles collées dans la face à essayer de trouver un oiseau rare, encore plus rare que celui qu'on avait vu la semaine d'avant. J'ai dû passer des centaines d'heures avec les jumelles collées sur le nez.

J'aperçois des chasseurs sur la berge de Saint-Augustin dans les grands foins (ce n'est pas du foin, mais j'ai oublié le nom latin), ils sont aux aguets et prêt à faire feu sur tout ce qui bouge. Je m'éloigne un peu du bord pour ne pas les déranger et je m'approche d'un îlot de roche pour me reposer. Un aigle pêcheur renommé Balbuzard survole le coin à la recherche de sa pitance. Il fait son " hovering " (vol sur place) habituel, il observe le fond de l'eau qui n'est pas profonde à cet endroit et pique comme une fusée vers l'eau, les ailes repliées vers l'arrière. Plouf ! il repart avec une prise et il la serre très fort tout en se secouant pour chasser l'eau de ses plumes. J'ai l'impression qu'il va l'échapper, mais non il reprend de l'altitude, passe au-dessus des chasseurs et s'enligne vers le boisé de la falaise. Toute une observation !

Quelques instants après un cri familier attire mon attention, criou, criou un corbeau a décidé de prendre en chasse une buse à queue rousse de passage pour sa migration. Le corbeau lui fonce dessus à toute allure, elle l'esquive à chaque passage. Quelques plumes volent en l'air au moment où deux corneilles se joignent au corbeau, là c'est la débandade pour la buse et elle s'enfuit vers la forêt. Je reprends la route ou plutôt la mer, je commence à avoir faim il est presque midi. J'arrive à l'embouchure de la rivière du Cap Rouge, là des dizaines et des dizaines de malards sont attroupés. Leur plumage coloré vert et bleu scintille au soleil. Je me dirige vers la plage Jacques-Cartier, là où les bicyclettes n'ont pas le droit de circuler. Des tables à pique-nique sont présentes en grand nombre et plusieurs personnes déambulent le long des sentiers. Je ne sais pas si les kayaks ont le droit d'y accoster, peut-être que la mairesse Boucher a interdit les kayaks !!??

Quelques sandwichs accompagnés de fromage, une pomme et une petite bière bien froide me redonnent plein de force. Depuis que je suis allé à Mingan avec Frédéric j'ai décidé de lâcher les " graines " et de prendre des repas plus substantiels lors des sorties en kayak. À Mingan afin d'économiser de l'espace on avait acheté beaucoup de nourriture déshydratée. Après huit heures de kayak dans une mer houleuse le vent dans le nez çà prend un gros steak pour se retaper.

Maintenant, direction les ponts! Ce n'est pas long après avoir quitté la plage que je sens le courant augmenter et ma vitesse double au fur et à mesure de mon approche des piliers. En passant sous le pont de Québec je pense à mon grand-père Philippe Patry qui a travaillé à la construction de ce pont. Il était probablement présent lorsque le pont s'est écrasé dans le fleuve. Ce n'est pas long que je me retrouve de l'autre côté du pont en ligne avec l'embouchure de la rivière Chaudière, là le courant est tellement fort que je tourbillonne sur moi-même à plusieurs reprises. Un immense bateau s'approche sous le pont et m'envoie quelques vagues au passage. Le vent augmente de plus en plus et un gros nuage gris apparaît à l'Ouest, il va probablement y avoir un orage bientôt.

Je profite de la plage près de la marina de Sainte-Foy pour me reposer et me restaurer et pour enfiler mon North Face, car le vent est plutôt frisquet. Cette plage a sûrement vu de nombreux baigneurs autrefois, mais maintenant il ne reste que des pierres et du béton, c'est dommage d'avoir transformé un si bel endroit ! Je me souviens d'avoir vu une photographie de cette plage bondée de monde en costume de bain à grandes pattes.

Juste avant l'entrée de la marina il y a un bateau d'ancré, il a un allure un peu bizarre. Je m'approche pour l'observer de plus près et je constate qu'il est en réparation. Il y a des panneaux de bois à la place des fenêtres et il semble occupé. Il y a des bruits de construction en provenance de l'intérieur et deux chiens montent la garde à l'arrière du bateau. Deux belles bêtes qui protègent le bien précieux de leurs maîtres.

Je passe rapidement devant l'entrée de la Marina, déjà les bateaux commencent leur cheminement vers la berge et la rive. Bientôt ils seront tous entassés comme des sardines en bordure du boulevard Champlain pour le repos hivernal.

Des ouvriers s'affairent sur le quai de l'anse aux Foulons pour accueillir dans quelques heures le Norvegian Sky qui s'est abîmé à l'Île Rouge quelques jours auparavant. Actuellement il est en cale sèche aux Industries Davie pour une réparation d'urgence. Je connais un des propriétaires de l'Île Rouge, Jean-Marc et le dépliant qu'il m'a remis mentionne: " Visiter l'île Rouge, c'est vivre une expérience inoubliable à seulement 20 minutes au large de Tadoussac… en plus du dépaysement garanti, l'Île propose une interprétation harmonieuse par des guides-animateurs qui abordent son histoire, les périls de la navigation dans le secteur…" J'ai bien l'impression que les touristes du Norvegian Sky ont eu droit à une expérience inoubliable et un dépaysement garanti !!!

Déjà j'aperçois la côte de Lévis, je téléphone chez les parents pour les saluer, mais ils sont encore sur la trotte, ce sera pour une prochaine fois. Heureusement les bateaux de la traverse sont arrêtés, je dois passer près des quais car au large il y a une activité très intense, bateaux, voiliers, sea-doo, etc… , ça bouge dans tous les coins. C'est très difficile de traverser cette section, la vague du large et celles des bateaux frappent le quai et elles me renvoient un remous, j'ai l'impression d'être sur un cheval de rodéo qui essaie de me désarçonner. Ce n'est pas le temps de faire la culbute si près du but, d'autant plus que pour les dix prochaines minutes je suis la vedette du film. Un groupe de touristes chinois en visite sur les quais s'en donnent à cœur joie en me voyant arriver. Un autochtone du Québec à bord de son canoë, me vla partie pour la Chine.

Un super bateau de croisière est amarré au quai près de la traverse, je peux le toucher, heureusement il ne mord pas lorsqu'il a la laisse autour du cou.

Un peu de repos j'entre au bassin Louise, même là ça bouge beaucoup, un bateau sort au même instant et me lance toute une vague. J'arrive près de l'écluse, la marée est basse et l'eau s'échappe des portes. Des touristes débarquent d'un bateau de croisière et sont bien intrigués par ma présence. La prochaine fois je viendrais avec le Minganie pour faire faire des tours, qui sait, ça pourrait fonctionner !

Je sors du bassin, contourne la pointe à Carcy et là je n'ai pas bien le choix je dois me décider rapidement, quelle direction prendre ??? J'ai le choix entre Lévis ou les battures de Beauport, je dois penser à ma récupération, Lynda doit être capable de venir me chercher avec la voiture. Je n'ai pas envie de me promener avec le kayak sur le dos sur le boulevard ! J'ai choisi, les battures de Beauport ! C'est un peu plus long, mais au moins je n'ai pas à traverser le fleuve et me faire un chemin entre tous les bateaux qui y circulent (environ une cinquantaine à l'œil). Je longe les quais à proximité des bateaux ancrés, de vieux bateaux rouillés qui doivent transporter du minerai ou des grains. J'entre dans l'estuaire de la rivière Saint-Charles pour diminuer les remous. Quelle erreur ! C'est encore pire à l'intérieur de l'estuaire, un remorqueur arrive au même instant le nez en l'air avec une vague plus grosse que ma piscine sur le front. Heureusement le capitaine me voit et coupe ses moteurs pour me saluer. J'aperçois la plate-forme Hybernia, c'est tout un monstre de métal, dire que ça flotte ! Une autre fois j'aimerais bien remonter la rivière Saint-Charles pour mieux connaître ce cours d'eau.

Là, j'approche je vois du sable enfin de la verdure, il était temps ! Des planchistes s'amusent dans le vent, ils sont incroyables, ils volent littéralement, on dirait des hirondelles qui survolent le fleuve.

Durée du parcours 6½ heures au total. La marée a commencé à remonter je vais faire de même. Lynda et Guillaume sont au rendez-vous au bout de la rue Hochelaga et bien contents de me retrouver. J'aurais bien aimé que Frédéric partage ces moments, mais aujourd'hui il se repose d'un " party " pour la fête de François; ce sera pour une prochaine fois !

Bilan de la journée: beaucoup d'oiseaux, canards, hérons et autres; un concert de silence; et un repos de l'esprit; il ne manquait qu'une baleine, qui sait, elle était peut-être en route !